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TRADITION DES ARTISTES NORVEGIENS
27. november 07
Une tradition des artistes norvégiens: la promotion des droits de l'homme
 
By Harald Herresthal
 
Une tradition des artistes norvégiens: la promotion des droits de l'homme

«La Liberté, c’est de se battre pour la Liberté!»  Edvard Grieg ponctuait de cette exclamation ses réflexions de la Saint-Sylvestre1905. L’année qui s’achevait avait été lourde de suspense et d’événements dramatiques, et tout s’était bien terminé pour la Norvège: sans guerre et sans mort d’hommes, le pays avait recouvré sa Liberté, il s’était affranchi de la Couronne suédoise. Pour Grieg, c’était la réalisation de ses rêves de jeunesse. Comme le virtuose du violon Ole Bull, comme les poètes dramaturges Henrik Ibsen et Bjørnstjerne Bjørnsen, Edvard Grieg avait mis son art au service de la Patrie, il avait fait connaître et reconnaître la Norvège sur la scène internationale, avait apporté au pays identité et conscience de soi.

Grieg en était quasiment sûr: ses forces créatrices avaient jailli de son profond désir de liberté. Et dans le monde occidental de 1905, pas une salle de concert, pas un salon de bonne maison qui n’ait résonné de sa musique, une musique qui était celle de Grieg, mais qui était perçue comme norvégienne, avec une connotation folklorique.

Edvard Grieg était bien l’enfant de ce Romantisme qui, après la Révolution Française de 1789, reconnaissait aux artistes un rôle nouveau: ceux en qui l’Eglise et les Grands n’avaient vu que de serviles serviteurs, le XIXe siècle les reconnaissait comme des génies! Plus besoin de servir les Princes ou de se faire les esclaves du public; leur génie leur donnait le pouvoir de créer un art libéré et libre, faisait d’eux des modèles et des précurseurs dans cette ère nouvelle qui s’ouvrait à l’humanité.

Les artistes du XIXe siècle s’identifiaient aux idéaux de Liberté, d’Egalité, et de Fraternité prônés par la Révolution.

Après 1789 les exemples fourmillent qui attestent de l’influence politique de la musique comme du chant. En ce qui est de la Norvège, il nous suffit de mentionner que le chant de combat «For Norge Kjempers fødeland» (Pour la Norvège, Patrie de Géants) furent, à la fin du XVIIIe siècle, interdits dans le Royaume de Danemark-Norvège. A partir de 1814, la Norvège partage son Roi avec la Suède et durant cette période Charles XIV Jean Bernadotte (Charles III Jean de Norvège) tenta d’interdire aux Norvégiens de chanter leurs hymnes nationaux le 17 mai, date anniversaire de la Constitution norvégienne; il insistait pour que la Fête Nationale se célèbre le 4 novembre, Jour anniversaire de l’Union de la Norvège à la Couronne suédoise.

Toute célébration du 17 mai, estimait le Roi Charles XIV Jean, ressemblait fort à une manifestation de révolte puisque, en 1814 à Eidsvold, le choix des Représentants de la Nation, Pères de la Constitution, s’était porté sur un autre candidat au trône norvégien: le Prince danois Christian Fredrik. Charles XIV Jean tenta bien d’étouffer les manifestations de liberté en faisant arrêter ceux qui bravaient l’interdiction, l’effet en fut un regain de patriotisme! Tout culmina à Christiania (aujourd’hui Oslo) le 17 mai 1829, lors de la Bataille du Marché, quand on fit donner de la Troupe et de la Police contre la foule assemblée pour chanter ses hymnes nationaux. Pour accompagner les manifestations politiques, l’écrivain Henrik Anker Bjerregaard et le Capitaine Christian Blom avaient composé un chant de foule patriotique intitulé «Sønner av Norge» (Fils de Norvège); en 1820, ce chant fut élu Hymne national.

Parmi les manifestants de rue les plus actifs en 1829 se trouvait un poète, étudiant en théologie, Henrik Wergeland, il est resté dans l’Histoire de Norvège comme «le Père de la Fête Nationale», car après 1829 le Roi dut renoncer à interdire les célébrations du 17 mai. Le patriotisme de Wergeland était contagieux, l’auteur attendait de ses amis musiciens qu’ils mettent en musique les poèmes qu’il écrivait pour chanter la Liberté.

«Norges Frihed» (La Liberté de la Norvège) et «I Tordenen» (Dans l’Orage) tous deux de 1829 résonnent d’aspiration à la liberté et de volonté combative; ces poèmes donnèrent à un jeune violoniste avide de succès, Ole Bull, l’occasion de s’essayer à la composition.

Né en 1810, Ole Bull (1810-1880), avait quitté son Bergen natal en 1828 pour venir étudier la théologie à Christiania, conformément aux volontés paternelles. Il entendit Wergeland s’enthousiasmer pour le socialisme utopique de Saint-Simon et fut gagné à ces idées de liberté qui soufflaient sur l’Europe et avec lesquelles il devait faire plus ample connaissance lors d’un séjour d’études musicales à Paris entre 1831 et 1833. Le mouvement des Saint-Simoniens était alors en pleine expansion, et bien des artistes français et étrangers participaient à leurs réunions, d’autant plus que les théories sociales de Claude Henri de Saint-Simon reconnaissait aux artistes un rôle central.

Morand, qui fut le premier biographe d’Ole Bull, soutient que la philanthropie fut toujours ce qui anima Bull, précisant que, dans sa générosité, il jouait gratuitement pour les défavorisés qui ne pouvaient s’offrir une place de concert. Il joua pour les instituts d’aveugles, au profit de la caisse de retraite des musiciens, des musiciens âgés, des veuves, des orphelins, de toutes les victimes laissées démunies par les guerres, les incendies ou les noyades.

En 1833, Bull entreprit un voyage combinant, en Suisse et en Italie, études et tournée de concerts. Il eut ainsi l’occasion de rencontrer bien des Polonais en exil; les difficultés de leur situation lui inspirèrent sa Polacca Guerriera où des fanfares de trompettes reviennent régulièrement symboliser le combat pour la liberté. Son séjour en Italie du Nord lui révéla à quel point les Italiens haïssaient la domination autrichienne et la combattaient, il en fit lui-même l’expérience lorsqu’il se vit accusé d’espionnage. Plus tard, à Prague, il improvisa sur des mélodies folkloriques de Bohême et les patriotes tchèques qui combattaient le régime autrichien l’en remercièrent avec un poème de louanges, en tchèque. Lorsque Edvard Grieg se rendit à Prague en 1904, il s’en trouvait encore qui n’avaient pas oublié le Norvégien amoureux de la liberté.

Bien des artistes aspiraient à davantage de liberté pour le peuple et embrassèrent le mouvement révolutionnaire de février 1848. La plupart étaient démocrates de cœur mais ils furent peu nombreux ceux qui osèrent s’exprimer ouvertement. Ces musiciens se trouvaient confrontés à un dilemme: leurs sympathies allaient à cette partie de la population qui n’avait pas les moyens de les payer, or ils dépendaient financièrement des engagements que leur offraient la Cour, la noblesse et la grande bourgeoisie.

Henrich Heine remarquait avec amertume que les musiciens n’avaient aucune conscience politique. En continuant à jouer pour « la haute », ils ne faisaient, d’après lui, qu’œuvrer au maintien de la classe dirigeante.

Si Ole Bull ne refusait pas de jouer dans les beaux milieux, il jouissait de circonstances atténuantes parce que, sans le moindre respect pour l’élite au pouvoir, il osait en sa présence proférer des points de vue politiques pour le moins controversiels. Ainsi, en 1838, alors que pour la première fois le Roi Charles XIV Jean le recevait en audience, Bull n’aurait pas hésité, disait la Presse, à se montrer «audacieux et typiquement norvégien», parlant «en véritable citoyen de pays libre et indépendant»! Il se sentait parfaitement libre de dire ce qu’il pensait, car il était comme il le déclara en 1843 lors de sa première venue aux Etats-Unis «an enthusiastic partisan of liberty and free institutions, and a son of the freest people in Europe». Influencé par ceux qui combattaient l’esclavage, il n’hésita pas en 1856 à apporter sa contribution économique à la campagne présidentielle du Républicain John C. Fremont (1813-1890).  «His violin will not, perhaps, hereafter sound so sweetly to Southern ears », écrivit le New York Daily Times lorsque son soutien fut révélé.

Une tribu amérindienne des Etats-Unis fit d’Ole Bull son chef, à titre honorifique, et à Cuba, lors de sa tournée de 1843,  Bull composa des fantaisies pour violon sur des mélodies folkloriques créoles que les musiciens noirs avaient composées ou jouées pour lui avant que plusieurs d’entre eux ne périssent dans la répression de la conspiration dite «de la escalera» (de l’escalier). De retour en Europe, il n’hésita pas à réagir contre l’antisémitisme grandissant.

Ole Bull ne craignit jamais d’exprimer ses opinions démocratiques ou son sentiment national. Comme en 1848! Ole Bull donnait des concerts à Nantes quand lui parvinrent de Paris les nouvelles de la révolution, de la fuite de Louis-Philippe et de la proclamation de la République. Alors que les artistes fuyaient la capitale, Ole Bull s’y rendit sur le champ, franchissant les barricades pour pouvoir entrer dans la ville et vivre la révolution de près. Il ne se passa guère de temps que les journaux purent annoncer que Monsieur Bull donnait concert au profit des blessés, victimes des combats révolutionnaires des 23 et 24 février.

Dès les premières semaines de la République, des délégations hongroise et tchèque vinrent rendre hommage à la République à l’Hôtel deVille où siégeait le Gouvernement Provisoire, elles y furent reçues par le Ministre des Affaires étrangères, qui n’était autre que Alphonse de Lamartine. Ces délégations entendaient ainsi trouver soutien moral et sympathie pour le combat qu’elles menaient chez elles pour l’autonomie et la Liberté.

La Société Scandinave de Paris pensait à envoyer une délégation à l’Hôtel de Ville  pour féliciter le nouveau Gouvernement de la France. Ole Bull qui n’était pas scandinaviste lui brûla la politesse: le 15 mars 1848, avec 24 Norvégiens, il se rendit en cortège à l’Hôtel de Ville. A leur tête: les porte-drapeaux, l’un portait les couleurs françaises, l’autre les norvégiennes. Pour l’occasion Ole Bull avait fait faire, sur ses deniers, un drapeau de soie, dépourvu de la marque de l’Union mais frappé d’une inscription en lettres d’or: La Norvège. Les Norvégiens se virent reprocher leur «esprit de division» par leurs frères scandinaves, et accusés d’être des «ennemis de la Fraternité», mais pour Bull, le nationalisme norvégien primait sur la fraternité, qu’elle soit socialiste, internationale, ou scandinave. La raison de l’entêtement norvégien: prouver que la Norvège existait par elle-même, indépendemment du Royaume de Suède.

En remettant ce drapeau à Lamartine, Ole Bull accompagna le geste d’un petit discours assez pompeux exprimant les salutations de la Norvège indépendante à la République française:

Français !
Les Nations qui, comme nous, aiment la Liberté et la Fraternité sont venues saluer la grande victoire gagnée au prix de votre sang et vous apporter l’hommage de leur admiration pour le grand exemple que vous avez donné à l’humanité tout entière. [...]  Nous, les Norvégiens, vous saluons comme les frères de la Liberté et espérons que, par milliers, nos compatriotes reprendront avec nous: Vive la République Française !

Lamartine remercia par un discours qui, interprété par Ole Bull, mentionnait la Norvège comme Royaume indépendant.

Vers la fin de l’automne 1848, Ole Bull regagna Christiania pour y fomenter la révolution. Le Gouverneur Severin Løvenskiold, qui depuis les événements du mois de mars à Christiania avait fait surveiller les éléments radicaux, fit parvenir au Roi Oscar Ier une note sur les projets de certains concernant l’établissement d’une Association démocratique, précisant qu’il suivrait avec attention l’évolution de la dite Association, et que Ole Bull, qui avait récemment été à bonne école à Paris, avait joué un rôle actif dans les événements mentionnés, et que le bruit courait qu’Ole Bull aurait donné à l’Association 1000 speciedaler, somme considérable à l’époque.

Bull se rendit aussi à l’Association des Etudiants, et encouragea ses membres à jouer La Marseillaise et à raconter ce qui s’était passé à Paris. Par l’intermédiaire du poète Åsmund Olavsson Vinje, il envoya chercher le violoneux Torgeir Audunssøn, dit «Myllarguten», dans le but de démontrer que, jouée au violon du Hardanger, la musique folklorique du Telemark pouvait fort bien se mesurer à la grande musique. Pour Ole Bull, c’était dans les montagnes qu’il fallait aller chercher la musique nationale, elle s’y trouvait dans tout son accomplissement. En faisant jouer «Myllarguten» avec lui dans les Salons de musique de la Bourgeoisie, Ole Bull conférait ses lettres de noblesse à la musique folklorique jusque là considérée de second rang.

Ole Bull ne faisait aucun mystère de ses opinions politiques et choquait la bourgeoisie en trinquant au héros hongrois de la Liberté, Lajos Kossuth. A Bergen il s’alliait aux apprentis-artisans qui, de même que les matelots, s’estimaient sous-payés et exploités. Comme artiste,  comme génie, Ole Bull estimait que c’était à lui de se battre pour la justice. Il se voulait un modèle et mettait son statut au service de ses idées politiques.

Au cours de l’automne 1857, le jeune Edvard Grieg put observer comment, avec la complicité du jeune poète radical Bjørnstjerne Bjørnson, Ole Bull luttait contre l’utilisation au théâtre de la langue danoise, et contre les musiciens allemands qui, estimaient-ils tous deux, dominaient la vie musicale norvégienne. Décidant de se consacrer à la musique, Edvard Grieg partit à l’automne 1858 pour le Conservatoire de Leipzig, et quand quatre ans plus tard il devait trouver sa voie en tant que compositeur, ce furent les impulsions de Bull et de Bjørnson qui lui indiquèrent la voie de la musique nationale, sa contribution à l’édification de la nation.

Le cœur de Bjørnson ne vibrait pas seulement pour sa patrie. Il mit aussi toute son ardeur à combattre pour la Liberté d’autres nations. Son texte intitulé « Fra Monte Pincio » (Depuis le Monte Pincio), de 1870, ne se contentait pas d’être un beau  nocturne inspiré par la splendide vue de Rome depuis le Monte Pincio, il fut écrit à l’occasion de la libération de Rome du joug militaire français, et de la réunification de l’Italie. Le poème vibre de cette passion pour la liberté et l’indépendance qui caractérisait Bjørnson. «Que Rome s’élève / Illuminée une nuit pour le Royaume d’Italie: / Que les cloches résonnent, les canons tonnent, / Que les souvenirs s’enflamment sur le bleu de l’avenir ! – ,» dit le poème, et sur une musique de Grieg le texte s’élève pour atteindre son apogée dramatique. Derrière la tête, les deux artistes gardaient l’espoir que, dans l’avenir, la Norvège puisse, elle aussi, vivre quelque chose de semblable. Grieg connaissait bien la musique de Giuseppe Verdi, il admirait son don pour créer cette musique patriotique qui, pour les Italiens, fit de lui le symbole de la Liberté. Quatre ans plus tard, Grieg composait un chœur pour voix d’hommes, sur le poème de Bjørnson intitulé «Chant pour le peuple de la Liberté dans le Nord». Bjørnson avait estimé qu’aucun autre compositeur nordique n’osait produire de mélodies patriotiques «en ces temps de larmes», et Grieg avait aussitôt relevé le défi. Il envoya sa composition accompagnée d’une lettre remarquant: «Si [cette composition] n’est pas démocratique, alors rien ne l’est».

Grieg connaissait bien évidemment l’épisode d’Ole Bull présentant à Lamartine un drapeau purement norvégien. Cette question du drapeau ne cessait d’être objet de discorde entre la Suède et la Norvège. Tout s’enflamma dans les années 1870, quand le parti du Centre libéral (Venstre), avec en coulisse le soutien actif de Bjørnson, mit à son programme, comme point essentiel, l’adoption du drapeau aux seules trois couleurs norvégiennes. Le drapeau de l’Union, frappé en son coin haut gauche du drapeau suédois et répondant à l’appellation populaire de «sildesalaten» – salade de harengs, continuerait d’exister mais, pour le Commerce, la Poste et la Douane, la Norvège utiliserait son propre drapeau.

Lors d’une réunion le 13 mai 1891, les étudiants prirent l’affaire en main et décidèrent que le 17 mai, Jour de la Fête Nationale, serait hissé sur le bâtiment de leur Association un drapeau purement norvégien. A l’automne de la même année 1891, certains étudiants partisans de l’Union émirent le souhait d’abroger cette décision; les radicaux employèrent alors tous les moyens pour les contrer. Le Président de l’Association était le peintre Frits Thaulow, admiré et reconnu au Salon de Paris pour ses paysages hivernaux; Thaulow fit alliance avec Grieg qui, prenant la parole, conseilla vivement aux étudiants de laisser flotter le «tricolore», comme il appelait le drapeau aux seules couleurs norvégiennes. Il termina son discours en appelant les étudiants à unir leurs voix dans l’hymne national que l’on devait à Bjørnson et Rikard Nordraak: «Ja, vi elsker». Tous sentirent bien qu’ils devaient se lever, mais les partisans de l’Union restèrent pour la plupart muets. Deux ans plus tard, Grieg composat un chœur pour voix d’hommes sur un texte de Johan Christopher Brun. «Puisse-t-il résonner haut et fort, pour louer le Drapeau pur!», écrivait-il dans la lettre d’accompagnement. 

Bjørnson était impressionné par son ami et estimait que ce que Grieg venait de faire à l’Association des Etudiants vivrait aussi longtemps que son meilleur chant: «Cette action prenait sa source dans le Peuple, elle se situait en pointe, dans la continuité même de Wergeland». Pour Bjørnson il était donc clair qu’il s’agissait d’une même ligne nationale, d’un même combat, de Wergeland à Grieg.

Dans les années qui suivirent, le Roi Oscar II usa par trois fois de son droit de veto pour retarder l’adoption officielle des couleurs purement norvégiennes. Mais le 15 novembre 1889, nonobstant la volonté royale, le Parlement hissa finalement sur son bâtiment un drapeau purement norvégien.

Cette même année qui vit flotter sur Christiania le drapeau purement norvégien, Grieg se trouvait impliqué dans une affaire qui concernait les Droits de l’Homme: l’Affaire Dreyfus.

La découverte récente des faux démantelait l’accusation de trahison portée contre Dreyfus et celui-ci allait être rejugé. Les Dreyfusards de France prirent alors contact avec plusieurs hommes célèbres pour obtenir leur appui, car ils savaient que l’Armée ne supportait pas de perdre la face et espéraient qu’une pression de l’étranger influencerait favorablement l’issue du procès; Edvard Grieg était loin d’être un inconnu, ils s’adressèrent à lui et reçurent une réponse favorable; mais comme la majorité de l’Europe, Grieg fut surpris et scandalisé de voir, pour la troisième fois, Dreyfus reconnu coupable, même si la Cour lui avait accordé les circonstances atténuantes. La nouvelle du jugement parvint à Edvard et Nina Grieg alors qu’ils étaient les invités de la famille Bjørnson à Aulestad. Les discussions allèrent bon train sur ce qu’il convenait de faire pour marquer sa désapprobation. Grieg venait de recevoir une invitation du chef d’orchestre Edouard Colonne lui demandant de venir à Paris diriger ses propres œuvres; le verdict imposait un refus. La presse «ennemie» se chargea de rendre publique la réponse de Grieg et, après le quotidien « Frankfurter Allgemeine », toute la presse européenne publia la lettre de Grieg qui précisait à Colonne: «Comme tout l’Etranger, je me suis si indigné du mépris avec lequel on traite, dans votre pays, la justice, que je ne serais pas en état d’entrer en rapport un public français.» Alors que dans plusieurs pays les Dreyfusards brûlaient le drapeau français devant les Ambassades de France, Grieg reçut des lettres de menace et des intimidations si jamais il osait se montrer à Paris. L’ambiance était telle que le pianiste belge Arthur de Greef qui devait jouer à Lyon le concerto en la-mineur de Grieg, reçut la protection de la Police.

Il y eut une époque où Grieg recevait presque tous les jours des lettres furieuses venant de France. «Je garde cependant l’espoir que cette passion si facile à éveiller dans la grande nation française fera bientôt place à une idée plus saine des Droits de l’Homme, tels qu’ils furent proclamés par la République Française en 1789» écrivit-il à Colonne au mois d’octobre.

Une rumeur se répandit ce même automne 1899: en collaboration avec Bjørnson, Grieg travaillerait à une Cantate pour la Paix. En France on soupçonna les deux compères d’avoir l’intention de la présenter à Paris dans le cadre de l’Exposition Universelle qui se préparait. Il faut dire que, quelques années plus tôt, les Danois avaient demandé à Bjørnson de prendre la tête d’une association devant œuvrer pour qu’aucun pays étranger ne participe à l’Exposition Universelle de 1900.

L’idée d’une Cantate pour la Paix datait en fait de 1890. Bjørnson venait de prononcer l’une de ses allocutions en faveur de la Paix quand Grieg lui suggéra qu’ils pourraient conjuguer leurs efforts pour écrire une «Ode à la Paix»: «Le grand flambeau de la Paix contre les terreurs de la guerre! Je crois à cette idée», lui écrivait-il. Au cours des mois suivants, Grieg et Bjørnson échangèrent leurs idées sur le texte. Bjørnson appelait cette œuvre à venir un Oratorio pour la Paix, «auquel Grieg donnera des trompettes», comme celles des anges bibliques. Mais l’intérêt de Grieg s’émoussant, Bjørnson décida de publier son texte avant que la musique ne fût terminée. Seul fut composé le chant intitulé «J’ai aimé». C’est dire à quel point était exagérée la rumeur d’un oratorio qu’avait lancée, après le Congrès pour la Paix de Christiania, la lauréate du Prix Nobel de la Paix, la Baronne Bertha von Stuttner. Cela suffit cependant pour susciter les violentes réactions des Antidreyfusards.

Au mois de juin 1900, les Autorités françaises firent passer une loi accordant l’amnistie à tous ceux qui avaient été impliqués dans l’Affaire Dreyfus, mais le feu qui couvait se réveilla en 1903. Grieg qui était alors à Paris dut avoir recours à la protection de la Police pour pouvoir donner son concert, ce qui n’empêcha pas de violentes manifestations dans la salle. On le traita de «Juif suédois» et de «musicien desséché»Pour d’autres Français, Grieg avait prouvé comme il était important que des artistes de renom s’engagent; il était de leur devoir de prendre position dans les questions sociales du temps. Et le pianiste français Charles Delgouffre d’écrire à Grieg: «L’amour de l’art, c’est aussi l’amour de la vérité et de la justice».

La correspondance qui date des dernières années de la vie de Grieg témoigne de son engagement dans les combats menés en Europe pour la Liberté, elle montre aussi son désespoir quand les conflits ne peuvent se résoudre sans guerre. L’attaque de la Russie contre le Japon le révoltait, et il refusa de donner des concerts dans le pays: «Je placerais bien une bombe à dynamite sous le Gouvernement et l’Administration, avec les Grands-Ducs et le Tsar en première ligne. Tous ces gens sont les plus grands criminels qu’ait connus l’humanité!», écrivait-il ainsi au violoniste russe Adolphe Brodsky.  En 1905 en Norvège Grieg n’hésita pas à mettre son renom au service d’une résolution pacifique de l’Union avec la Suède, tout en ressentant son impuissance :

Et nous autres, artistes, restons là à parler de culture, de civilisation! Comme nous avons peu fait! Chants de combat et requiems peuvent être fort beaux. Mais la tâche de l’Art est bien plus élevée. Elle devrait être si claire pour les Nations que l’Art, porteur du flambeau de la Paix, contribuerait à rendre les guerres impossibles. Ce n’est qu’alors que nous serons des humains. Maintenant nous errons en barbares. En vérité, à la vue des derniers événements politiques, j’éprouve de la honte à appartenir au genre humain.

Edvard Grieg n’est pas le seul artiste norvégien à avoir exprimé, en mots et en actes, sa position politique. Cent ans se sont écoulés depuis sa disparition, et nombreux sont les artistes qui se sont servi de leur art ou de leur situation pour exprimer leurs positions, et dans bien des cas ils ont incité leur entourage à réagir contre les guerres et les violations des Droits de l’Homme.

Les artistes norvégiens ne sont certes pas les seuls à avoir, par leurs tableaux, leurs mots ou leur musique provoqué un engagement. Qu’il nous suffise de mentionner Picasso et son Guernica, après le bombardement de ce village basque par l’Allemagne nazie, en 1937, ou encore Penderecski et son œuvre bouleversante pour 45 cordes intitulée Victimes d’Hiroshima.

En cette année où nous célébrons en Norvège le centenaire de la disparition d’Edvard Grieg, il nous semble naturel de considérer l’humaniste Grieg selon une perspective historique élargie. La Révolution Française a proclamé la Liberté, l’Egalité et la Fraternité. Henrik Wergeland et Ole Bull ont insisté sur ces valeurs et, en droite ligne, Bjørnstjerne Bjørnson et Edvard Grieg ont repris le flambeau. Et cela continue aujourd’hui avec des artistes qui trouvent normal de s’engager, apportant leurs contributions pour secouer, éveiller, mettre en garde.

A titre d’exemples norvégiens récents, nous mentionnerons le compositeur Ragnar Søderlind qui, après l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’Union Soviétique, composa immédiatement Trauermusik – musique de deuil. Sa Symphonie no 2, où l’on reconnaît des airs folkloriques lapons (ou samis) exprimait sa désapprobation des Autorités norvégiennes qui, dans les années 1980, avaient décidé de la construction d’un barrage hydrolique à Alta-Kautokeino dans le Finnmark, territoire lapon. Cette décision suscita les plus grandes manifestations environnementales qu’ait jamais connues la Norvège, ce qui attira l’attention sur les Droits et la situation des Lapons, minorité certes, mais peuple premier.

En août 2006, l’écrivain Jostein Gaarder utilisa sa renommée internationale pour satisfaire sa conscience en accusant publiquement Israël de crimes contre les Droits de l’Homme; son engagement suscita, on s’en doute, de violentes réactions. On doit au compositeur Rolf Wallin l’une des dernières tentatives norvégiennes visant à réveiller l’opinion publique: sa composition Strange Days fut présentée pour la première fois au public, dans la salle de concerts d’Oslo, Konserthuset, au mois d’août de cette année 2007. Wallin s’insurge dans cette œuvre contre l’utilisation d’enfants-soldats en Afrique, et met l’accent sur le désespoir qui touche les hommes de tant de pays.

Comme Grieg les artistes d’aujourd’hui peuvent douter de l’efficacité de leur art, mais n’oublions pas que c’est justement grâce aux actes posés par des individus que les changements peuvent s’opérer.

A quelques dizaines de kilomètres d’Oslo, dans la petite ville d’Eidsvoll, des représentants du peuple norvégien se réunirent et adoptèrent une Constitution pour leur pays, c’était en 1814, cette même constitution qui fit dire à Ole Bull qu’il était «le fils du peuple le plus libre d’Europe». Dans cette même petite ville habite aujourd’hui un exilé qui gagne sa vie comme ouvrier dans une usine de transformation du bois, en fait Mun Awng est chanteur et guitariste. Sa patrie, c’est la Birmanie, ses chansons y sont interdites et personne ne doit prononcer son nom, mais ce sont bien ses chansons que reprennent les manifestants. Comme le Roi Charles XIV Jean Bernadotte, les généraux birmans redoutent le pouvoir rassembleur du chant, un chant qui peut soutenir le courage d’une population opprimée. Puissions-nous voir un symbole dans le fait que Mun Awng compose ses chansons à Eidsvoll, dans la ville même où bien des chants patriotiques virent le jour sous la plume de celui qu’on nomme le Père de notre Fête Nationale du 17 mai, Henrik Wergeland.

Pour les artistes d’aujourd’hui, les motivations de Grieg sont aussi actuelles qu’il y a cent ans: «Il s’agit d’abord d’être un être humain. Tout art véritable naît de ce qui est humain.»




Harald Herresthal
 
From the seminar
Photo: Are Frode Søholt
 
 
 
 
  
 
ARCHIVE:
20.12.07 We wish all friends of Grieg a merry christmas! From this link you will find our christmas greetings.

19.12.07 From January 2008, you will find the Grieg 07 webpages at the Bergen Public Library.

27.11.07 Here we present professor Harald Herresthal's contribution to the Grieg/Dreyfus-seminar in France.

19.11.07 In this paper I explore discourses on Cuban music and Cuban identity and the interconnection between these different discourses as they appear in the Cuban context, Ingvill Morlandstø said in her lecture at the Symposium in Bergen.

09.11.07 "I have been sticking my microphones in the craziest places the last week", sound artist Natasha Barretts explains to Jørgen Larsson about her work for Sleppet, exhibited in Bergen and Oslo this September.

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