Une tradition des artistes norvégiens: la promotion des droits de l'homme
By Harald Herresthal
Une tradition des artistes norvégiens: la promotion des droits de l'homme
«La Liberté, c’est de se battre pour la Liberté!» Edvard Grieg ponctuait de cette exclamation ses réflexions de la Saint-Sylvestre1905.
L’année qui s’achevait avait été lourde de suspense et d’événements dramatiques,
et tout s’était bien terminé pour la Norvège: sans guerre et sans mort d’hommes,
le pays avait recouvré sa Liberté, il s’était affranchi de la Couronne suédoise.
Pour Grieg, c’était la réalisation de ses rêves de jeunesse. Comme le virtuose
du violon Ole Bull, comme les poètes dramaturges Henrik Ibsen et Bjørnstjerne
Bjørnsen, Edvard Grieg avait mis son art au service de la Patrie, il avait fait
connaître et reconnaître la Norvège sur la scène internationale, avait apporté
au pays identité et conscience de soi.
Grieg en était quasiment sûr: ses forces créatrices avaient jailli de son profond
désir de liberté. Et dans le monde occidental de 1905, pas une salle de concert,
pas un salon de bonne maison qui n’ait résonné de sa musique, une musique qui
était celle de Grieg, mais qui était perçue comme norvégienne, avec une connotation
folklorique.
Edvard Grieg était bien l’enfant de ce Romantisme qui, après la Révolution Française
de 1789, reconnaissait aux artistes un rôle nouveau: ceux en qui l’Eglise et les
Grands n’avaient vu que de serviles serviteurs, le XIXe siècle les reconnaissait
comme des génies! Plus besoin de servir les Princes ou de se faire les esclaves
du public; leur génie leur donnait le pouvoir de créer un art libéré et libre,
faisait d’eux des modèles et des précurseurs dans cette ère nouvelle qui s’ouvrait
à l’humanité.
Les artistes du XIXe siècle s’identifiaient aux idéaux de Liberté, d’Egalité,
et de Fraternité prônés par la Révolution.
Après 1789 les exemples fourmillent qui attestent de l’influence politique de
la musique comme du chant. En ce qui est de la Norvège, il nous suffit de mentionner
que le chant de combat «For Norge Kjempers fødeland» (Pour la Norvège, Patrie
de Géants) furent, à la fin du XVIIIe siècle, interdits dans le Royaume de Danemark-Norvège.
A partir de 1814, la Norvège partage son Roi avec la Suède et durant cette période
Charles XIV Jean Bernadotte (Charles III Jean de Norvège) tenta d’interdire aux
Norvégiens de chanter leurs hymnes nationaux le 17 mai, date anniversaire de la
Constitution norvégienne; il insistait pour que la Fête Nationale se célèbre le
4 novembre, Jour anniversaire de l’Union de la Norvège à la Couronne suédoise.
Toute célébration du 17 mai, estimait le Roi Charles XIV Jean, ressemblait fort
à une manifestation de révolte puisque, en 1814 à Eidsvold, le choix des Représentants
de la Nation, Pères de la Constitution, s’était porté sur un autre candidat au
trône norvégien: le Prince danois Christian Fredrik. Charles XIV Jean tenta bien
d’étouffer les manifestations de liberté en faisant arrêter ceux qui bravaient
l’interdiction, l’effet en fut un regain de patriotisme! Tout culmina à Christiania
(aujourd’hui Oslo) le 17 mai 1829, lors de la Bataille du Marché, quand on fit
donner de la Troupe et de la Police contre la foule assemblée pour chanter ses
hymnes nationaux. Pour accompagner les manifestations politiques, l’écrivain Henrik
Anker Bjerregaard et le Capitaine Christian Blom avaient composé un chant de foule
patriotique intitulé «Sønner av Norge» (Fils de Norvège); en 1820, ce chant fut
élu Hymne national.
Parmi les manifestants de rue les plus actifs en 1829 se trouvait un poète, étudiant
en théologie, Henrik Wergeland, il est resté dans l’Histoire de Norvège comme
«le Père de la Fête Nationale», car après 1829 le Roi dut renoncer à interdire
les célébrations du 17 mai. Le patriotisme de Wergeland était contagieux, l’auteur
attendait de ses amis musiciens qu’ils mettent en musique les poèmes qu’il écrivait
pour chanter la Liberté.
«Norges Frihed» (La Liberté de la Norvège) et «I Tordenen» (Dans l’Orage) tous
deux de 1829 résonnent d’aspiration à la liberté et de volonté combative; ces
poèmes donnèrent à un jeune violoniste avide de succès, Ole Bull, l’occasion de
s’essayer à la composition.
Né en 1810, Ole Bull (1810-1880), avait quitté son Bergen natal en 1828 pour
venir étudier la théologie à Christiania, conformément aux volontés paternelles.
Il entendit Wergeland s’enthousiasmer pour le socialisme utopique de Saint-Simon
et fut gagné à ces idées de liberté qui soufflaient sur l’Europe et avec lesquelles
il devait faire plus ample connaissance lors d’un séjour d’études musicales à
Paris entre 1831 et 1833. Le mouvement des Saint-Simoniens était alors en pleine
expansion, et bien des artistes français et étrangers participaient à leurs réunions,
d’autant plus que les théories sociales de Claude Henri de Saint-Simon reconnaissait
aux artistes un rôle central.
Morand, qui fut le premier biographe d’Ole Bull, soutient que la philanthropie
fut toujours ce qui anima Bull, précisant que, dans sa générosité, il jouait gratuitement
pour les défavorisés qui ne pouvaient s’offrir une place de concert. Il joua pour
les instituts d’aveugles, au profit de la caisse de retraite des musiciens, des
musiciens âgés, des veuves, des orphelins, de toutes les victimes laissées démunies
par les guerres, les incendies ou les noyades.
En 1833, Bull entreprit un voyage combinant, en Suisse et en Italie, études et
tournée de concerts. Il eut ainsi l’occasion de rencontrer bien des Polonais en
exil; les difficultés de leur situation lui inspirèrent sa Polacca Guerriera où
des fanfares de trompettes reviennent régulièrement symboliser le combat pour
la liberté. Son séjour en Italie du Nord lui révéla à quel point les Italiens
haïssaient la domination autrichienne et la combattaient, il en fit lui-même l’expérience
lorsqu’il se vit accusé d’espionnage. Plus tard, à Prague, il improvisa sur des
mélodies folkloriques de Bohême et les patriotes tchèques qui combattaient le
régime autrichien l’en remercièrent avec un poème de louanges, en tchèque. Lorsque
Edvard Grieg se rendit à Prague en 1904, il s’en trouvait encore qui n’avaient
pas oublié le Norvégien amoureux de la liberté.
Bien des artistes aspiraient à davantage de liberté pour le peuple et embrassèrent
le mouvement révolutionnaire de février 1848. La plupart étaient démocrates de
cœur mais ils furent peu nombreux ceux qui osèrent s’exprimer ouvertement. Ces
musiciens se trouvaient confrontés à un dilemme: leurs sympathies allaient à cette
partie de la population qui n’avait pas les moyens de les payer, or ils dépendaient
financièrement des engagements que leur offraient la Cour, la noblesse et la grande
bourgeoisie.
Henrich Heine remarquait avec amertume que les musiciens n’avaient aucune conscience
politique. En continuant à jouer pour « la haute », ils ne faisaient, d’après
lui, qu’œuvrer au maintien de la classe dirigeante.
Si Ole Bull ne refusait pas de jouer dans les beaux milieux, il jouissait de
circonstances atténuantes parce que, sans le moindre respect pour l’élite au pouvoir,
il osait en sa présence proférer des points de vue politiques pour le moins controversiels.
Ainsi, en 1838, alors que pour la première fois le Roi Charles XIV Jean le recevait
en audience, Bull n’aurait pas hésité, disait la Presse, à se montrer «audacieux
et typiquement norvégien», parlant «en véritable citoyen de pays libre et indépendant»!
Il se sentait parfaitement libre de dire ce qu’il pensait, car il était comme
il le déclara en 1843 lors de sa première venue aux Etats-Unis «an enthusiastic
partisan of liberty and free institutions, and a son of the freest people in Europe».
Influencé par ceux qui combattaient l’esclavage, il n’hésita pas en 1856 à apporter
sa contribution économique à la campagne présidentielle du Républicain John C.
Fremont (1813-1890). «His violin will not, perhaps, hereafter sound so sweetly to Southern ears »,
écrivit le New York Daily Times lorsque son soutien fut révélé.
Une tribu amérindienne des Etats-Unis fit d’Ole Bull son chef, à titre honorifique,
et à Cuba, lors de sa tournée de 1843, Bull composa des fantaisies pour violon sur des mélodies folkloriques créoles
que les musiciens noirs avaient composées ou jouées pour lui avant que plusieurs
d’entre eux ne périssent dans la répression de la conspiration dite «de la escalera»
(de l’escalier). De retour en Europe, il n’hésita pas à réagir contre l’antisémitisme
grandissant.
Ole Bull ne craignit jamais d’exprimer ses opinions démocratiques ou son sentiment
national. Comme en 1848! Ole Bull donnait des concerts à Nantes quand lui parvinrent
de Paris les nouvelles de la révolution, de la fuite de Louis-Philippe et de la
proclamation de la République. Alors que les artistes fuyaient la capitale, Ole
Bull s’y rendit sur le champ, franchissant les barricades pour pouvoir entrer
dans la ville et vivre la révolution de près. Il ne se passa guère de temps que
les journaux purent annoncer que Monsieur Bull donnait concert au profit des blessés,
victimes des combats révolutionnaires des 23 et 24 février.
Dès les premières semaines de la République, des délégations hongroise et tchèque
vinrent rendre hommage à la République à l’Hôtel deVille où siégeait le Gouvernement
Provisoire, elles y furent reçues par le Ministre des Affaires étrangères, qui
n’était autre que Alphonse de Lamartine. Ces délégations entendaient ainsi trouver
soutien moral et sympathie pour le combat qu’elles menaient chez elles pour l’autonomie
et la Liberté.
La Société Scandinave de Paris pensait à envoyer une délégation à l’Hôtel de
Ville pour féliciter le nouveau Gouvernement de la France. Ole Bull qui n’était pas
scandinaviste lui brûla la politesse: le 15 mars 1848, avec 24 Norvégiens, il
se rendit en cortège à l’Hôtel de Ville. A leur tête: les porte-drapeaux, l’un
portait les couleurs françaises, l’autre les norvégiennes. Pour l’occasion Ole
Bull avait fait faire, sur ses deniers, un drapeau de soie, dépourvu de la marque
de l’Union mais frappé d’une inscription en lettres d’or: La Norvège. Les Norvégiens
se virent reprocher leur «esprit de division» par leurs frères scandinaves, et
accusés d’être des «ennemis de la Fraternité», mais pour Bull, le nationalisme
norvégien primait sur la fraternité, qu’elle soit socialiste, internationale,
ou scandinave. La raison de l’entêtement norvégien: prouver que la Norvège existait
par elle-même, indépendemment du Royaume de Suède.
En remettant ce drapeau à Lamartine, Ole Bull accompagna le geste d’un petit
discours assez pompeux exprimant les salutations de la Norvège indépendante à
la République française:
Français !
Les Nations qui, comme nous, aiment la Liberté et la Fraternité sont venues saluer
la grande victoire gagnée au prix de votre sang et vous apporter l’hommage de
leur admiration pour le grand exemple que vous avez donné à l’humanité tout entière.
[...] Nous, les Norvégiens, vous saluons comme les frères de la Liberté et espérons
que, par milliers, nos compatriotes reprendront avec nous: Vive la République
Française !
Lamartine remercia par un discours qui, interprété par Ole Bull, mentionnait
la Norvège comme Royaume indépendant.
Vers la fin de l’automne 1848, Ole Bull regagna Christiania pour y fomenter la
révolution. Le Gouverneur Severin Løvenskiold, qui depuis les événements du mois
de mars à Christiania avait fait surveiller les éléments radicaux, fit parvenir
au Roi Oscar Ier une note sur les projets de certains concernant l’établissement
d’une Association démocratique, précisant qu’il suivrait avec attention l’évolution
de la dite Association, et que Ole Bull, qui avait récemment été à bonne école
à Paris, avait joué un rôle actif dans les événements mentionnés, et que le bruit
courait qu’Ole Bull aurait donné à l’Association 1000 speciedaler, somme considérable
à l’époque.
Bull se rendit aussi à l’Association des Etudiants, et encouragea ses membres
à jouer La Marseillaise et à raconter ce qui s’était passé à Paris. Par l’intermédiaire
du poète Åsmund Olavsson Vinje, il envoya chercher le violoneux Torgeir Audunssøn,
dit «Myllarguten», dans le but de démontrer que, jouée au violon du Hardanger,
la musique folklorique du Telemark pouvait fort bien se mesurer à la grande musique.
Pour Ole Bull, c’était dans les montagnes qu’il fallait aller chercher la musique
nationale, elle s’y trouvait dans tout son accomplissement. En faisant jouer «Myllarguten»
avec lui dans les Salons de musique de la Bourgeoisie, Ole Bull conférait ses
lettres de noblesse à la musique folklorique jusque là considérée de second rang.
Ole Bull ne faisait aucun mystère de ses opinions politiques et choquait la bourgeoisie
en trinquant au héros hongrois de la Liberté, Lajos Kossuth. A Bergen il s’alliait
aux apprentis-artisans qui, de même que les matelots, s’estimaient sous-payés
et exploités. Comme artiste, comme génie, Ole Bull estimait que c’était à lui de se battre pour la justice.
Il se voulait un modèle et mettait son statut au service de ses idées politiques.
Au cours de l’automne 1857, le jeune Edvard Grieg put observer comment, avec
la complicité du jeune poète radical Bjørnstjerne Bjørnson, Ole Bull luttait contre
l’utilisation au théâtre de la langue danoise, et contre les musiciens allemands
qui, estimaient-ils tous deux, dominaient la vie musicale norvégienne. Décidant
de se consacrer à la musique, Edvard Grieg partit à l’automne 1858 pour le Conservatoire
de Leipzig, et quand quatre ans plus tard il devait trouver sa voie en tant que
compositeur, ce furent les impulsions de Bull et de Bjørnson qui lui indiquèrent
la voie de la musique nationale, sa contribution à l’édification de la nation.
Le cœur de Bjørnson ne vibrait pas seulement pour sa patrie. Il mit aussi toute
son ardeur à combattre pour la Liberté d’autres nations. Son texte intitulé «
Fra Monte Pincio » (Depuis le Monte Pincio), de 1870, ne se contentait pas d’être
un beau nocturne inspiré par la splendide vue de Rome depuis le Monte Pincio, il fut
écrit à l’occasion de la libération de Rome du joug militaire français, et de
la réunification de l’Italie. Le poème vibre de cette passion pour la liberté
et l’indépendance qui caractérisait Bjørnson. «Que Rome s’élève / Illuminée une
nuit pour le Royaume d’Italie: / Que les cloches résonnent, les canons tonnent,
/ Que les souvenirs s’enflamment sur le bleu de l’avenir ! – ,» dit le poème,
et sur une musique de Grieg le texte s’élève pour atteindre son apogée dramatique.
Derrière la tête, les deux artistes gardaient l’espoir que, dans l’avenir, la
Norvège puisse, elle aussi, vivre quelque chose de semblable. Grieg connaissait
bien la musique de Giuseppe Verdi, il admirait son don pour créer cette musique
patriotique qui, pour les Italiens, fit de lui le symbole de la Liberté. Quatre
ans plus tard, Grieg composait un chœur pour voix d’hommes, sur le poème de Bjørnson
intitulé «Chant pour le peuple de la Liberté dans le Nord». Bjørnson avait estimé
qu’aucun autre compositeur nordique n’osait produire de mélodies patriotiques
«en ces temps de larmes», et Grieg avait aussitôt relevé le défi. Il envoya sa
composition accompagnée d’une lettre remarquant: «Si [cette composition] n’est
pas démocratique, alors rien ne l’est».
Grieg connaissait bien évidemment l’épisode d’Ole Bull présentant à Lamartine
un drapeau purement norvégien. Cette question du drapeau ne cessait d’être objet
de discorde entre la Suède et la Norvège. Tout s’enflamma dans les années 1870,
quand le parti du Centre libéral (Venstre), avec en coulisse le soutien actif
de Bjørnson, mit à son programme, comme point essentiel, l’adoption du drapeau
aux seules trois couleurs norvégiennes. Le drapeau de l’Union, frappé en son coin
haut gauche du drapeau suédois et répondant à l’appellation populaire de «sildesalaten»
– salade de harengs, continuerait d’exister mais, pour le Commerce, la Poste et
la Douane, la Norvège utiliserait son propre drapeau.
Lors d’une réunion le 13 mai 1891, les étudiants prirent l’affaire en main et
décidèrent que le 17 mai, Jour de la Fête Nationale, serait hissé sur le bâtiment
de leur Association un drapeau purement norvégien. A l’automne de la même année
1891, certains étudiants partisans de l’Union émirent le souhait d’abroger cette
décision; les radicaux employèrent alors tous les moyens pour les contrer. Le
Président de l’Association était le peintre Frits Thaulow, admiré et reconnu au
Salon de Paris pour ses paysages hivernaux; Thaulow fit alliance avec Grieg qui,
prenant la parole, conseilla vivement aux étudiants de laisser flotter le «tricolore»,
comme il appelait le drapeau aux seules couleurs norvégiennes. Il termina son
discours en appelant les étudiants à unir leurs voix dans l’hymne national que
l’on devait à Bjørnson et Rikard Nordraak: «Ja, vi elsker». Tous sentirent bien
qu’ils devaient se lever, mais les partisans de l’Union restèrent pour la plupart
muets. Deux ans plus tard, Grieg composat un chœur pour voix d’hommes sur un texte
de Johan Christopher Brun. «Puisse-t-il résonner haut et fort, pour louer le Drapeau
pur!», écrivait-il dans la lettre d’accompagnement.
Bjørnson était impressionné par son ami et estimait que ce que Grieg venait de
faire à l’Association des Etudiants vivrait aussi longtemps que son meilleur chant:
«Cette action prenait sa source dans le Peuple, elle se situait en pointe, dans
la continuité même de Wergeland». Pour Bjørnson il était donc clair qu’il s’agissait
d’une même ligne nationale, d’un même combat, de Wergeland à Grieg.
Dans les années qui suivirent, le Roi Oscar II usa par trois fois de son droit
de veto pour retarder l’adoption officielle des couleurs purement norvégiennes.
Mais le 15 novembre 1889, nonobstant la volonté royale, le Parlement hissa finalement
sur son bâtiment un drapeau purement norvégien.
Cette même année qui vit flotter sur Christiania le drapeau purement norvégien,
Grieg se trouvait impliqué dans une affaire qui concernait les Droits de l’Homme:
l’Affaire Dreyfus.
La découverte récente des faux démantelait l’accusation de trahison portée contre
Dreyfus et celui-ci allait être rejugé. Les Dreyfusards de France prirent alors
contact avec plusieurs hommes célèbres pour obtenir leur appui, car ils savaient
que l’Armée ne supportait pas de perdre la face et espéraient qu’une pression
de l’étranger influencerait favorablement l’issue du procès; Edvard Grieg était
loin d’être un inconnu, ils s’adressèrent à lui et reçurent une réponse favorable;
mais comme la majorité de l’Europe, Grieg fut surpris et scandalisé de voir, pour
la troisième fois, Dreyfus reconnu coupable, même si la Cour lui avait accordé
les circonstances atténuantes. La nouvelle du jugement parvint à Edvard et Nina
Grieg alors qu’ils étaient les invités de la famille Bjørnson à Aulestad. Les
discussions allèrent bon train sur ce qu’il convenait de faire pour marquer sa
désapprobation. Grieg venait de recevoir une invitation du chef d’orchestre Edouard
Colonne lui demandant de venir à Paris diriger ses propres œuvres; le verdict
imposait un refus. La presse «ennemie» se chargea de rendre publique la réponse
de Grieg et, après le quotidien « Frankfurter Allgemeine », toute la presse européenne
publia la lettre de Grieg qui précisait à Colonne: «Comme tout l’Etranger, je
me suis si indigné du mépris avec lequel on traite, dans votre pays, la justice,
que je ne serais pas en état d’entrer en rapport un public français.» Alors que
dans plusieurs pays les Dreyfusards brûlaient le drapeau français devant les Ambassades
de France, Grieg reçut des lettres de menace et des intimidations si jamais il
osait se montrer à Paris. L’ambiance était telle que le pianiste belge Arthur
de Greef qui devait jouer à Lyon le concerto en la-mineur de Grieg, reçut la protection
de la Police.
Il y eut une époque où Grieg recevait presque tous les jours des lettres furieuses
venant de France. «Je garde cependant l’espoir que cette passion si facile à éveiller
dans la grande nation française fera bientôt place à une idée plus saine des Droits
de l’Homme, tels qu’ils furent proclamés par la République Française en 1789»
écrivit-il à Colonne au mois d’octobre.
Une rumeur se répandit ce même automne 1899: en collaboration avec Bjørnson,
Grieg travaillerait à une Cantate pour la Paix. En France on soupçonna les deux
compères d’avoir l’intention de la présenter à Paris dans le cadre de l’Exposition
Universelle qui se préparait. Il faut dire que, quelques années plus tôt, les
Danois avaient demandé à Bjørnson de prendre la tête d’une association devant
œuvrer pour qu’aucun pays étranger ne participe à l’Exposition Universelle de
1900.
L’idée d’une Cantate pour la Paix datait en fait de 1890. Bjørnson venait de
prononcer l’une de ses allocutions en faveur de la Paix quand Grieg lui suggéra
qu’ils pourraient conjuguer leurs efforts pour écrire une «Ode à la Paix»: «Le
grand flambeau de la Paix contre les terreurs de la guerre! Je crois à cette idée»,
lui écrivait-il. Au cours des mois suivants, Grieg et Bjørnson échangèrent leurs
idées sur le texte. Bjørnson appelait cette œuvre à venir un Oratorio pour la
Paix, «auquel Grieg donnera des trompettes», comme celles des anges bibliques.
Mais l’intérêt de Grieg s’émoussant, Bjørnson décida de publier son texte avant
que la musique ne fût terminée. Seul fut composé le chant intitulé «J’ai aimé».
C’est dire à quel point était exagérée la rumeur d’un oratorio qu’avait lancée,
après le Congrès pour la Paix de Christiania, la lauréate du Prix Nobel de la
Paix, la Baronne Bertha von Stuttner. Cela suffit cependant pour susciter les
violentes réactions des Antidreyfusards.
Au mois de juin 1900, les Autorités françaises firent passer une loi accordant
l’amnistie à tous ceux qui avaient été impliqués dans l’Affaire Dreyfus, mais
le feu qui couvait se réveilla en 1903. Grieg qui était alors à Paris dut avoir
recours à la protection de la Police pour pouvoir donner son concert, ce qui n’empêcha
pas de violentes manifestations dans la salle. On le traita de «Juif suédois»
et de «musicien desséché»Pour d’autres Français, Grieg avait prouvé comme il était
important que des artistes de renom s’engagent; il était de leur devoir de prendre
position dans les questions sociales du temps. Et le pianiste français Charles
Delgouffre d’écrire à Grieg: «L’amour de l’art, c’est aussi l’amour de la vérité
et de la justice».
La correspondance qui date des dernières années de la vie de Grieg témoigne de
son engagement dans les combats menés en Europe pour la Liberté, elle montre aussi
son désespoir quand les conflits ne peuvent se résoudre sans guerre. L’attaque
de la Russie contre le Japon le révoltait, et il refusa de donner des concerts
dans le pays: «Je placerais bien une bombe à dynamite sous le Gouvernement et
l’Administration, avec les Grands-Ducs et le Tsar en première ligne. Tous ces
gens sont les plus grands criminels qu’ait connus l’humanité!», écrivait-il ainsi
au violoniste russe Adolphe Brodsky. En 1905 en Norvège Grieg n’hésita pas à mettre son renom au service d’une résolution
pacifique de l’Union avec la Suède, tout en ressentant son impuissance :
Et nous autres, artistes, restons là à parler de culture, de civilisation! Comme
nous avons peu fait! Chants de combat et requiems peuvent être fort beaux. Mais
la tâche de l’Art est bien plus élevée. Elle devrait être si claire pour les Nations
que l’Art, porteur du flambeau de la Paix, contribuerait à rendre les guerres
impossibles. Ce n’est qu’alors que nous serons des humains. Maintenant nous errons
en barbares. En vérité, à la vue des derniers événements politiques, j’éprouve
de la honte à appartenir au genre humain.
Edvard Grieg n’est pas le seul artiste norvégien à avoir exprimé, en mots et
en actes, sa position politique. Cent ans se sont écoulés depuis sa disparition,
et nombreux sont les artistes qui se sont servi de leur art ou de leur situation
pour exprimer leurs positions, et dans bien des cas ils ont incité leur entourage
à réagir contre les guerres et les violations des Droits de l’Homme.
Les artistes norvégiens ne sont certes pas les seuls à avoir, par leurs tableaux,
leurs mots ou leur musique provoqué un engagement. Qu’il nous suffise de mentionner
Picasso et son Guernica, après le bombardement de ce village basque par l’Allemagne
nazie, en 1937, ou encore Penderecski et son œuvre bouleversante pour 45 cordes
intitulée Victimes d’Hiroshima.
En cette année où nous célébrons en Norvège le centenaire de la disparition d’Edvard
Grieg, il nous semble naturel de considérer l’humaniste Grieg selon une perspective
historique élargie. La Révolution Française a proclamé la Liberté, l’Egalité et
la Fraternité. Henrik Wergeland et Ole Bull ont insisté sur ces valeurs et, en
droite ligne, Bjørnstjerne Bjørnson et Edvard Grieg ont repris le flambeau. Et
cela continue aujourd’hui avec des artistes qui trouvent normal de s’engager,
apportant leurs contributions pour secouer, éveiller, mettre en garde.
A titre d’exemples norvégiens récents, nous mentionnerons le compositeur Ragnar
Søderlind qui, après l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’Union Soviétique,
composa immédiatement Trauermusik – musique de deuil. Sa Symphonie no 2, où l’on
reconnaît des airs folkloriques lapons (ou samis) exprimait sa désapprobation
des Autorités norvégiennes qui, dans les années 1980, avaient décidé de la construction
d’un barrage hydrolique à Alta-Kautokeino dans le Finnmark, territoire lapon.
Cette décision suscita les plus grandes manifestations environnementales qu’ait
jamais connues la Norvège, ce qui attira l’attention sur les Droits et la situation
des Lapons, minorité certes, mais peuple premier.
En août 2006, l’écrivain Jostein Gaarder utilisa sa renommée internationale pour
satisfaire sa conscience en accusant publiquement Israël de crimes contre les
Droits de l’Homme; son engagement suscita, on s’en doute, de violentes réactions.
On doit au compositeur Rolf Wallin l’une des dernières tentatives norvégiennes
visant à réveiller l’opinion publique: sa composition Strange Days fut présentée
pour la première fois au public, dans la salle de concerts d’Oslo, Konserthuset,
au mois d’août de cette année 2007. Wallin s’insurge dans cette œuvre contre l’utilisation
d’enfants-soldats en Afrique, et met l’accent sur le désespoir qui touche les
hommes de tant de pays.
Comme Grieg les artistes d’aujourd’hui peuvent douter de l’efficacité de leur
art, mais n’oublions pas que c’est justement grâce aux actes posés par des individus
que les changements peuvent s’opérer.
A quelques dizaines de kilomètres d’Oslo, dans la petite ville d’Eidsvoll, des
représentants du peuple norvégien se réunirent et adoptèrent une Constitution
pour leur pays, c’était en 1814, cette même constitution qui fit dire à Ole Bull
qu’il était «le fils du peuple le plus libre d’Europe». Dans cette même petite
ville habite aujourd’hui un exilé qui gagne sa vie comme ouvrier dans une usine
de transformation du bois, en fait Mun Awng est chanteur et guitariste. Sa patrie,
c’est la Birmanie, ses chansons y sont interdites et personne ne doit prononcer
son nom, mais ce sont bien ses chansons que reprennent les manifestants. Comme
le Roi Charles XIV Jean Bernadotte, les généraux birmans redoutent le pouvoir
rassembleur du chant, un chant qui peut soutenir le courage d’une population opprimée.
Puissions-nous voir un symbole dans le fait que Mun Awng compose ses chansons
à Eidsvoll, dans la ville même où bien des chants patriotiques virent le jour
sous la plume de celui qu’on nomme le Père de notre Fête Nationale du 17 mai,
Henrik Wergeland.
Pour les artistes d’aujourd’hui, les motivations de Grieg sont aussi actuelles
qu’il y a cent ans: «Il s’agit d’abord d’être un être humain. Tout art véritable
naît de ce qui est humain.»